Perte de mémoire spatiale, et si le déficit était (aussi) visuel ?

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Difficultés à se souvenir où ont été posées les clés, de l’emplacement d’un produit fréquemment acheté dans les rayons du supermarché, du trajet pour se rendre à tel ou tel endroit… c’est un fait connu, avec l’âge, la mémoire spatiale s’altère. Ce processus impacte négativement la qualité de vie de personnes âgées en bonne santé par ailleurs. Il a été attribué à un déficit des fonctions cognitives supérieures, qui traitent les informations et permettent leur association. Mais une recherche publiée cet été par une équipe de l’Institut de la Vision vient réinterroger ce consensus. L’effet de perte de mémoire pourrait être également dû au vieillissement des systèmes perceptifs eux-mêmes, et ne concerner qu’une partie du champ visuel ! Entretien avec la Dr Marion Durteste, auteure de ces travaux qui s’inscrivent dans le cadre de la thèse en neurosciences cognitives qu’elle a soutenue début novembre 2023.

 

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Marion Durteste, PhD, dans l’équipe d’Angelo Arleo : « Vieillissement visuel et action »

 

Se déplacer dans notre environnement nous demande de percevoir et sélectionner des repères pertinents au sein d’un flot d’informations complexes. Or, ce traitement des informations évolue au fil de la vie. L’équipe Vieillissement visuel et action de l’Institut de la Vision s’intéresse ainsi à la façon dont les personnes âgées s’orientent dans l’espace. En effet, des travaux antérieurs ont montré que la stratégie de navigation spatiale des seniors met à profit la géométrie de l’espace, la longueur des murs, au détriment des objets et bâtiments présents autour d’eux, contrairement aux personnes plus jeunes. « Cela corrèle bien avec la façon dont la marche se modifie chez les personnes âgées. Souvent, on a des personnes qui regardent de plus en plus vers le bas à mesure qu’elles vieillissent, par peur de tomber, ou à cause d’un affaissement des épaules. Or, ce qui persiste lorsqu’on regarde vers le sol, ce sont ces repères géométriques, le plus souvent présents en bas de notre environnement, alors que les repères visuels de type monument, souvent placés plus loin, se trouvent essentiellement dans notre champ visuel supérieur » précise la jeune docteure. Elle pose donc l’hypothèse suivante : est-ce que cette préférence pour la géométrie ne serait pas liée à un traitement des caractéristiques des objets différent en fonction de leur position dans le champ visuel ? « Il faut dire que j’avais du mal à croire que se développait dans le cerveau des personnes âgées une petite zone qui marquait une préférence pour la géométrie » sourit-elle.

Un dispositif pour tester la mémoire spatiale en fonction du champ visuel

« Très peu d’études se sont intéressées à la façon dont on utilise l’information au sein de notre champ visuel, et celles qui portent sur les personnes âgées sont encore plus rares. C’est particulièrement vrai pour la façon dont la position verticale d’un objet peut impacter l’utilisation de l’information. Cependant, il est pris pour acquis qu’il y a une réduction du champ visuel supérieur dans le vieillissement, ce que m’ont confirmé des ophtalmologues de l'hôpital des Quinze-Vingts à qui j’ai pu présenter mes recherches » note Marion Durteste. « Ces bribes d’informations convergeaient vers l’idée qu’il se passe quelque chose au sein du champ visuel dans le vieillissement et que cela a un impact sur les fonctions visuelles. »

Pour confirmer son hypothèse, elle a construit un protocole pour tester la mémoire spatiale de volontaires sains. Elle a donc recruté 20 individus âgés, de 75,5 ans d’âge moyen et 25 participants « jeunes », présentant une moyenne d’âge de 29 ans. Installés devant un ordinateur, le menton calé dans une mentonnière, un traqueur oculaire braqué sur les yeux, les participants étaient invités à regarder une croix affichée au centre de l’écran. Leur était alors projetée une série d’une trentaine d’images d’objets usuels. Ceux-ci étaient alternativement présentés au-dessus de la croix, dans le champ visuel supérieur, ou en dessous, dans le champ inférieur. Après cette phase d’encodage, les participants devaient, sur une série de trente objets, identifier lesquels étaient nouveaux et lesquels leur avaient déjà été montrés. Pour les seconds, ils étaient invités à préciser dans quelle partie de leur champ visuel, haut ou bas, ces objets étaient apparus.

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Champ visuel supérieur & champ visuel inférieur.

Une perte de mémoire liée au champ visuel supérieur 

Si la cohorte de patients reste modeste, les résultats obtenus sont cependant statistiquement significatifs. Le premier d’entre eux confirme une préférence du champ visuel inférieur pour ce qui est de la mémoire des objets, et ce quel que soit l’âge des participants à l’étude. En d’autres termes, nous nous souvenons mieux des objets usuels que nous voyons dans la partie inférieure de notre champ de vision. « Cet avantage du champ visuel inférieur pour la mémorisation était un résultat attendu, qui a déjà été mis en évidence par d’autres équipes de recherche », explique Marion Durteste. « En effet, la majeure partie des objets que nous voyons dans notre quotidien sont placés en bas par rapport à la ligne d’horizon. Or, c’est l’expérience qui façonne nos préférences de champs visuel. D’ailleurs, chez les petits enfants, c’est l’inverse. Comme pour eux l’essentiel de leur environnement est au-dessus de leur tête, des études ont montré qu’ils se souviennent mieux de ce qui est présenté dans leur champ visuel supérieur. »

Mais les résultats les plus intéressants viennent de la différence de mémorisation spatiale entre champs visuel supérieur et inférieur chez les personnes âgées. Contrairement aux individus plus jeunes, les seniors ont plus de difficulté à se remémorer les objets qui leur ont été présentés dans la partie supérieure de leur champ visuel. Cependant, leur mémoire est intacte lorsque les images ont été projetées dans le champ visuel inférieur ! La situation est donc plus complexe qu’un simple « les personnes âgées perdent la mémoire spatiale ». Ces résultats, loin d’être triviaux, demandent cependant à être reproduits avec d’autres individus issus de cohortes différentes. Ils ouvrent en tout cas tout un pan de recherche qui pourrait avoir un impact important pour l’amélioration de la qualité de vie des seniors. « Le fait que ce déficit ne touche pas le champ inférieur est porteur de beaucoup d’espoir, s’enthousiasme Marion Durteste. Il est ainsi possible d’envisager de réaménager les espaces urbains et l’intérieur des bâtiments publics et institutionnels pour faciliter la navigation des personnes âgées. Ou encore d’entraîner plus spécifiquement le champ visuel supérieur à garder sa capacité d’encodage des objets quotidiens. »

La proportion d'aînés dans la population mondiale devrait passer de 12 à 22% d’ici à 2050, rendant ce type de recherches de plus en plus cruciales dans les décennies à venir.

Propos decueillis par Aline Aurias

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